Écrire des personnages gros

Les personnes grosses sont discriminées de façon systémique et interindividuelle, car elles ne correspondent pas aux normes actuelles de beautés et de corps des classes dominantes. Ces normes de beauté évoluant et changeant au fil du temps font que cette discrimination paraît d’autant plus injuste et arbitraire.

Cette grossophobie est également renforcée par toutes les représentations négatives que l’on trouve dans la culture populaire, où les gros·ses sont ridiculisé·es et apparaissent souvent comme un moyen encore acceptable de faire rire le public.

Ces différentes représentations offensantes dans toutes ces œuvres culturelles tendent à banaliser les différentes formes de violence que peuvent subir les personnes grosses.

De plus en plus d’auteurices cherchent à inclure des personnages gros dans leur roman, et c’est tout à leur honneur, mais j’ai parfois lu des livres ou manuscrits entiers où les personnages donnent l’impression qu’ils sont gros grâce à tout un tas de métaphores imaginatives, mais à aucun moment le mot « »gros » n’apparaît. Comme s’il n’existait pas.

Pourtant, comme l’explique la militante Daria Marx dans son livre, « « Gros » n’est pas un gros mot ». Ce n’est pas un mot tabou, et que vous devriez même utiliser.

Ne pas utiliser les termes adéquats tend à invisibiliser les choses. Ce qu’on ne nomme pas n’existe pas. Or, si le mot « gros » existe, c’est parce qu’il y a justement une hiérarchie arbitraire des corps qui mène à la grossophobie. Et c’est pour cette raison qu’il ne faut pas avoir peur d’employer le mot « gros » pour visibiliser cette discrimination.

Les tropes et clichés négatifs

Les clichés les plus associés aux personnes grosses sont qu’elles sont obsédées par la nourriture (trope du Obsessed with Food), sont méchantes (trope du Fat Bastard), stupides (Fat Idiot), laides (trope du Gonk), et/ou sales (Fat Slob).

Alors oui, certaines personnes peuvent peut-être correspondre à ces clichés (et comme avec n’importe quel cliché), mais ce n’est pas une raison pour réduire tout un groupe à ces caractéristiques.

Le problème est que pour le moment, les représentations dominantes pour ces personnages correspondent justement à ces stéréotypes négatifs, alors que les représentations positives, elles, sont encore trop rares.

De manière générale, il faut éviter d’utiliser le poids d’une personne comme ressort humoristique en le tournant en ridicule. Montrer un personnage gros manger à longueur de journée (trope du Big Eater), ou être obsédé par la nourriture « parce qu’il est gros » sont des clichés encore trop populaires.

Si la scène de repas est inévitable, n’utilisez pas des mots connotés négativement comme « s’empiffrer », « se goinfrer », « gober » ou encore « engloutir », et ne le montrez pas non plus se tâcher en mangeant.

Il faut savoir qu’une personne grosse ne l’est pas forcément parce qu’elle consomme trop de nourriture ; les causes peuvent être très diverses (hormones, précarité, etc.), tout comme il peut n’y avoir aucune explication. Lae militant·e @endolorix a fait une série de stories très riches et pédagogiques sur ces questions si vous êtes intéréssé·es.

Donc à moins que vous souhaitiez parler de troubles du comportement alimentaires, il vaut mieux éviter de montrer votre personnage manger plus que de raison.

Les représentations des femmes grosses

Les femmes grosses souffrent également souvent de fétichisation et de male gaze ; c’est bien de proposer des femmes grosses qui sont désirables, mais il n’est pas pour autant nécessaire d’insister tout le temps sur la description de leurs fesses, seins ou hanches (comme pour n’importe quel personnage féminin d’ailleurs).

Vous n’avez pas non plus besoin à tout prix d’essayer de faire maigrir votre personnage au cours de l’intrigue ; iel peut tout à fait accepter son poids, être bien dans sa peau et en bonne santé.

De la même façon, les tropes liés au relooking, lorsque votre personnage perd du poids et devient subitement attirante aux yeux des autres sont assez problématiques : pourquoi ne pourrait-elle pas être belle tout en étant grosse ?

Les méchant·es gros·ses

Si tous vos antagonistes sont gros, ou s’iels sont méchants « parce qu’iels sont gros·ses », alors vous êtes dans le trope du Fat Bastard.

J.K. Rowling le fait par exemple dans Harry Potter, où la plupart de ses antagonistes sont décrits comme gros (les Dursley, Ombrage, Crabe et Goyle par exemple). Le problème ici est d’associer à plusieurs reprises la cruauté ou le ridicule au poids d’un personnage, comme si les deux étaient forcément liés.

Si vous tenez à tout prix à faire un·e méchant·e gros·se, évitez de cumuler les clichés en les faisant être à la fois sales, stupides et en les faisant manger en permanence.

Et proposez des protagonistes gros qui ne sont pas ridiculisés, pour contrebalancer le tout.

Si vous voulez plus d’informations pour éviter d’être maladroit quand vous écrivez un antagoniste, n’hésitez pas à regarder cet article.

Quelles représentations privilégier ?

De la même façon, lorsque vous voulez écrire un personnage gros avec justesse, et que vous écrivez du contemporain, il faut montrer l’impact qu’a son poids sur le reste de sa vie et la perception que les autres peuvent avoir, car il y a de fortes chances qu’iel subisse de la grossophobie.

Vous pouvez certes intégrer un personnage gros sans pour autant parler de choses négatives qui y sont associées, mais il y a risque de faire du tokénisme (ajouter de la diversité de manière artificielle), et c’est différent d’une représentation (dépeindre les choses avec réalisme et justesse).

Il ne s’agit pas de faire du misérabilisme pour autant, mais ces discriminations existent et ne devraient pas être invisibilisées ou banalisées. Cela n’empêche d’ailleurs pas d’aborder des choses positives, en faisant par exemple des récits d’empowerment ou d’acceptation de soi liés au poids.

Enfin, n’oubliez pas non plus les trigger warnings si vous parlez de grossophobie ou de TCA, car ce sont des sujets qui peuvent mettre très mal à l’aise des personnes qui ont été confrontées à ces violences ou à ces troubles.

Toute forme d’humour autour du poids n’est pas non plus forcément proscrite ; les personnes grosses peuvent elles aussi faire preuve d’autodérision. Mais attention à la formulation, et que cela ne communique pas une forme de grossophobie sous-jacente.

Pour éviter ce genre de maladresses et mieux être informé·es sur comment se manifeste la grossophobie au quotidien, n’hésitez pas à lire des témoignages, des essais sur le sujet, à suivre des comptes militants ou à avoir recours à des sensitivity readers concerné·es et déconstruit·es sur ces questions.

Conclusion

Je me suis surtout concentrée sur les représentations et je ne me suis pas étendue sur toutes les manifestations que peut prendre la grossophobie de manière sociétale, car il y a des comptes militants qui le font très bien comme celui de @endolorix ou @payetagrossophobie pour ne citer qu’iels.

L’article de Solène Carof cité dans les sources explique également comment les sphères médicales participent à construire ces discriminations, donc je vous le conseille vivement !

Je ne peux que vous conseiller le livre de Daria Marx, « Gros, n’est pas un gros mot » qui est court, accessible, et devrait vous donner les principales clés pour comprendre la grossophobie (et il n’est en plus qu’à 5 euros !)

Et comme d’habitude, n’hésitez pas à consulter les pages TV Tropes que j’ai citées si jamais vous avez peur de tomber dans les clichés ou que vous voulez justement les subvertir.

Sources

– Susie Orbach, Fat Is A Feminist Issue, Arrow Books, 1998

– Daria Marx, Gros n’est pas un gros mot, 2018

– Solenne Carof, « Les représentations sociales du corps « gros » », Anthropologie & Santé numéro 14, 2017

– Les comptes des militant·es @endolorix et @stopgrossophobie

– Les pages TV Tropes citées dans la publication, et celles repertoriées sur la page « High Fat Index »

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