Une mauvaise représentation vaut-elle mieux qu’aucune représentation ?

Proposer une bonne représentation sans recherches préalables ou relectures par des personnes concerné·es risque d’être périlleux, car il est très facile de tomber dans les clichés.

Écrire des personnages justes et qui ne sont pas problématiques est quelque chose qui prend forcément du temps si vous n’êtes pas sensibilisé·e à ce sujet (et même si on l’est, on en apprend tous les jours, la « déconstruction » n’est pas quelque chose d’acquis).

Si vous n’avez pas ce temps à consacrer pour approfondir un thème, vaut-il mieux que vous n’écriviez pas du tout sur certaines thématiques ? Une mauvaise représentation vaut-elle mieux qu’aucune représentation ? C’est un sujet qui fait débat et nous allons essayer de voir les arguments pour chacune de ces positions.

Ce que révèle une absence de représentation

Le fait de ne pas inclure du tout de représentations dans vos livres tend à légitimer les normes actuelles, c’est-à-dire proposer des protagonistes majoritairement blancs, hétérosexuels, valides, etc. (la liste peut être très longue).

Écrire, malgré ce qu’on en dise, est politique.

Et en choisissant volontairement de ne pas inclure de diversité, cela invisibilise tout ce qui sort de cette « norme », comme si tout le reste n’existait pas.

Les personnes minorisées sont renvoyées au quotidien à des discriminations qui laissent sous-entendre qu’elles ne devraient pas exister. Lorsque ces affirmations se retrouvent en plus dans la culture populaire, censée être pour beaucoup un exutoire du quotidien, cette invisibilisation perpétue cette idée sous-jacente que les personnes minorisées n’ont leur place nulle part.

Ce que révèle une mauvaise représentation

Une mauvaise représentation risque de renforcer des stéréotypes négatifs déjà bien présents.

Les mauvaises représentations sont pénibles à lire pour les personnes concernées, car en plus de subir différentes formes de discriminations à cause de préjugés dans leur quotidien, elles subissent également ces formes de violence dans les œuvres culturelles avec ces représentations offensantes.

À force, iels peuvent même intégrer inconsciemment ces stéréotypes négatifs, et s’en suivent de nombreuses conséquences, comme une mauvaise confiance en soi, des idées noires, une attitude discriminante à l’égard des autres, etc.

Au-delà de ces problèmes qui concernent les consommateurices de ces œuvres, tous ces stéréotypes négatifs présents partout peuvent ensuite influencer des politiques publiques, parfois terribles, par manque d’information et de sensibilisation.

Se renseigner sur ce qui ne nous concerne pas prend du temps, et en tant qu’être humain, on a tendance à se reposer sur des stéréotypes pour nous repérer dans le monde.

Le problème est que les stéréotypes négatifs peuvent être assimilés et nous finissons par ne plus réussir à voir en dehors de ce prisme. Nous prenons les choses pour acquises, sans les remettre en question, et cela peut entraîner des problèmes plus importants. Outre la légitimation des attitudes discriminatoires, on a des dizaines d’exemples de représentants qui prennent des décisions problématiques en tant que non concerné·es POUR des personnes concerné·es.

Des décisions qui nient encore plus le droit d’existence à ces personnes, très certainement parce que ces décisionnaires ne cherchent pas à aller plus loin que des stéréotypes.

Que choisir alors ?

Certain·es pensent donc que zéro représentation vaut mieux qu’une mauvaise représentation, car au pire, la personne minorisée s’identifiera au personnage principal, tandis que s’il y a une représentation négative, elle s’identifiera par défaut à ce personnage et se sentira visée par les côtés offensants.

Mais pour d’autres, une représentation imparfaite vaut mieux qu’aucune représentation, car n’en faire aucune renforcerait cette invisibilisation qui consiste à faire comme si toutes les autres personnes discriminées n’existaient pas. Cependant, « représentation imparfaite » ne veut pas dire « représentation offensante », qui elles, ne sont clairement pas souhaitables dans tous les écrits.

Les solutions pour pallier aux mauvaises représentations

L’une des solutions, si vous voulez inclure des représentations, est de tout simplement de faire des recherches. Faire de recherche ne veut pas dire parcourir les premières pages Google, il ne faut pas hésiter à lire des articles de sociologie, voire de psychologie pour traiter certains thèmes. Les cultural studies sont un courant de recherche qui s’intéresse justement aux luttes de pouvoir au sein de la société, et les études de représentations sont l’une des façons de s’y intéresser. N’hésitez donc pas à lire des travaux dans ce courant (vous pouvez en trouver facilement sur Google Scholar ou CAIRN.info).

Faire des recherches, c’est aussi se renseigner auprès des personnes concernées, échanger avec elles, lire des témoignages, etc.

Donc oui, cela prend du temps, mais un·e auteurice fait généralement des recherches pour d’autres sujets (histoire, sciences, etc.) pour écrire certains de ses livres, donc pourquoi quand il s’agit d’autres êtres humains, iel n’en ferait pas ?

L’autre solution (qui ne se substitue pas à l’autre) est de se faire relire par des personnes concernées ET déconstruites. J’insiste sur le « déconstruit », car le fait d’être concerné·e n’empêche pas d’avoir intégré des préjugés problématiques (par exemple s’identifier comme femme n’empêche pas d’avoir des propos sexistes).

Pour cela, vous pouvez directement faire appel à des sensitivity reader (une centaine est référencée sur le site de Planète Diversité), mais vous pouvez aussi voir dans votre entourage si certaines personnes sont militantes.

Mais avoir recours à ces personnes ne doit pas être une excuse pour les tenir responsables si elles n’ont pas réussi à voir quelque chose de problématique relevé ensuite par un·e autre lecteurice.

Le processus de déconstruction n’est jamais terminé, c’est un apprentissage tout au long de la vie. Vous ne trouverez jamais quelqu’un de complètement sensibilisé à une question, et dans tous les cas, la personne qui relit n’est pas responsable de ce que vous écrivez. Le mieux est donc de varier les sensitivity readers, comme vous le feriez pour des bêta-lecteurices pour être sûr·e de ne pas passer à côté d’une maladresse.

Ecrire en tant que personne non concernée ?

Cependant, un autre problème se pose, car ce genre de démarche s’applique généralement pour les personnes qui ne sont pas concernées par les sujets sur lesquels iels écrivent (même si en tant que personne minorisée, cela n’empêche pas de faire des recherches ou de faire appel à un·e SR, car tout le monde n’a pas la même façon de vivre une même discrimination).

Un autre débat serait donc de savoir si en tant que personne non concerné·e, vous pouvez vous permettre d’écrire sur certains sujets. Cela soulève plusieurs questions comme le fait de capitaliser sur les traumatismes des autres ou d’être publié à la place d’une personne concerné·e sur ce sujet.

L’édition française traditionnelle est structurellement discriminante envers les auteurices, c’est pour cette raison qu’il y a très peu de « own voice » francophones (des personnes minorisées qui écrivent sur leur vécu), car sur un même sujet, les auteurices correspondant à la « norme » (une personne souvent blanche et issue des classes supérieures), sont généralement privilégiées pour être publiées.

Conclusion

J’espère que cette publication vous aura aidé à vous faire un avis sur la question. Tout le monde est certes libre d’écrire sur ce qu’il le souhaite, mais je pense qu’il est important d’avoir conscience de la portée politique qu’il peut y avoir derrière.

Personnellement, mon avis sur la question dépend fortement des sujets et de l’avancée actuelle de l’opinion publique concernant ces représentations. Mais cela dépend aussi de la façon dont les auteurices traitent de ce sujet, car autant je peux « accepter » certaines maladresses, autant d’autres passent très difficilement, donc dans ces cas-là, je préfère qu’il y ait 0 représentation plutôt que des représentations offensantes, mais c’est un avis qui n’engage que moi et dont j’entends très bien les contre-arguments !

Certain·es vont me dire que ce n’est pas une représentation offensante de plus qui va avoir autant d’impact sur la société, mais si le changement n’est pas impulsé à un moment ou un autre quelque part, il ne surviendra jamais. C’est en accumulant toutes ces représentations différentes et plus justes que les publics seront de plus en plus sensibilisés sur ces questions.

J’ai évoqué rapidement le problème de l’édition française mais j’ai écris un article entier sur le manque de diversité structurel du monde du livre français si vous voulez en savoir plus.

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