Écrire un personnage asiatique : clichés et stéréotypes

Les personnages considérés comme asiatiques dans l’esprit des Occidentaux se réduisent souvent à une poignée de pays d’Asie de l’Est, comme la Chine, la Corée du Sud ou encore le Japon. Pourtant, l’Asie comporte presque une cinquantaine de pays sur son continent, avec des caractéristiques et cultures bien marquées.

Outre cette invisibilisation des autres pays du continent, ces personnages sont souvent victimes d’un certain nombre de stéréotypes négatifs qui se retrouvent d’une histoire à l’autre et qui finissent par s’ancrer dans l’imaginaire collectif.

C’est pour cette raison que même si certain·es auteurices pensent bien faire en ajoutant de la « diversité » dans leurs livres, il n’est malheureusement pas rare d’y trouver un certain nombre de biais racistes.

Le mythe de la minorité modèle

Un cliché qui a la peau dure est de considérer les Asiatiques comme les « bons immigrés », en leur attribuant des qualités comme le fait qu’iels seraient travailleur·ses, discret·es, etc., et qui supposerait qu’iels réussiraient mieux que les autres groupes minorisés. Ce cliché est une construction culturaliste visant à utiliser les communautés asiatiques comme des modèles, en les instrumentalisant comme moyen de pression sur les autres groupes minorés pour qu’ils « s’intègrent » mieux à la société.

Ce mythe, en plus de reposer sur des stéréotypes racistes et essentialisant, génère également un mal-être chez les personnes qui l’internalisent si elles ne correspondent pas à ces clichés.

Des études sociologiques ont confirmé que c’était un mythe, et que les personnes asiatiques ou asiadescendant·es souffraient tout comme les autres communautés de fortes inégalités.

Les clichés en lien avec le mythe de la « minorité modèle »

Le trope du Asian and Nerdy désigne les personnages masculins dépeints comme des geeks ou très forts en sciences. Ce sont les hackers dans les films, ceux qui construisent les robots, etc. Le fait qu’ils soient souvent montrés comme enfermés chez eux à travailler sur leurs projets renforce le stéréotype de la « docilité » ou de la discrétion associé aux Asiatiques.

L’Asexual Asian va souvent de pair avec l’Asian and Nerdy. Les personnages asiatiques sont souvent montrés comme n’étant pas intéressés par le sexe ou maladroit en séduction. C’est une construction occidentale, pour valoriser les masculinités des hommes blancs et les montrer comme plus désirables.

À l’inverse, les femmes quant à elles souffriront du Asian Hooker Stereotype où les rares personnages féminins seront des travailleuses du sexe.

Le trope de la Yamato Nadeshiko est un autre cliché très commun qui présente les femmes asiatiques (surtout des pays de l’Asie de l’Est) comme étant des femmes élégantes, délicates et soumises. Ce stéréotype a un impact d’autant plus prononcé dans la vie réelle qu’un certain nombre de femmes asiatiques (mais aussi d’hommes) souffrent de fétichisation : des personnes vont rechercher délibérément des partenaires asiatiques, car elles pensent retrouver ces stéréotypes chez toutes les personnes ayant un lien de près ou de loin avec l’Asie.

Les mères tigres sont censées représenter les mères qui mettent la pression à leurs enfants pour réussir. Le problème ici n’est pas la représentation en tant que telle, car certaines mères peuvent effectivement l’être (comme n’importe quelles mères, blanches y comprises), mais c’est que c’est l’une des uniques représentations proposées pour dépeindre la maternité des femmes asiatiques et que la mère n’a souvent aucun autre trait de personnalité. Dans la même lignée, les élèves et étudiants asiatiques seront souvent représentés comme ayant d’excellents résultats.

De l’autre côté, on a une sorte de contre-stéréotype qui n’est pas forcément mieux : la Rebellious Asian Women. Les deux représentations dominantes de femmes asiatiques sont donc soit la Yamato Nadeshiko de la minorité modèle, soit la Rebellious Asian Women qui s’oppose à ses parents et/ou à la société.

Ce personnage a d’ailleurs souvent une mèche de cheveux colorée (le trope du Asian Character Hair Streak) pour montrer qu’il est « différent » des autres. Rae Chen explique dans son article de Teen Vogue que le problème avec cette représentation est que la mèche de cheveux teintée en bleu, rouge ou violet devient l’unique façon de faire comprendre au public que ce personnage se distingue des stéréotypes pesant sur sa communauté.

C’est un biais raciste qui suppose donc que les femmes asiatiques seraient de toute manière « dociles », mais que ce personnage-là serait différent du reste de sa communauté.

Le « péril jaune » et les clichés racistes

Le « péril jaune » est une théorie raciste élaborée par les Occidentaux qui craignaient que certains pays d’Asie comme la Chine ou le Japon puissent les surpasser.

C’est une théorie encore très ancrée dans les imaginaires, où la réussite des pays du continent asiatique est souvent vue comme une menace. Et c’est également toujours une des représentations proposées en fiction lorsqu’il s’agit de désigner un « ennemi ».

Le trope du China Takes Over the World est toujours commun, et montre des settings où la Chine a mis en place un futur ou une réalité alternative dystopique en devenant le maître du monde. Japan Takes Over the World est son homologue concernant le Japon. On voit également de plus en plus d’œuvres qui mettent en avant la Corée du Nord dans un futur dystopique.

Concernant la fantasy, c’est souvent les territoires de « l’Est » qui menacent d’envahir le pays des protagonistes.

Le trope du Holiday in Cambodia tend à dépeindre les pays de l’Asie du Sud-Est comme étant en proie à la violence, aux vices et ayant un mode de vie « primitif » (on les voit souvent habiter dans des petites cabanes dans la jungle alors que les grandes villes existent aussi). Encore une fois, c’est un cliché qui renforce tout un tas de stéréotypes négatifs ethnocentrés en associant tout ce qui n’est pas occidental au « barbarisme ».

Les personnages asiatiques sont également souvent des antagonistes qui obéissent aux mêmes clichés : avec d’un côté la Dragon Lady, une femme asiatique hypersexualisée en habit traditionnel et qui maîtrise les arts martiaux et/ou les armes blanches. Et de l’autre côté, tout ce qui est associé aux organisations criminelles, comme les Yakuza ou la Triade chinoise.

Si la majorité de vos personnages racisés sont associés à des seconds rôles connotés négativement comme le travail du sexe ou la criminalité, c’est qu’il y a des biais racistes dans votre histoire.

Les clichés en vrac

All Asians Know Martial Arts est peut-être le plus commun. S’il y a de l’action et des personnages asiatiques dans une œuvre, vous pouvez être quasiment certain·es qu’il y aura des arts martiaux à un moment ou un autre.

Ce cliché va souvent de pair avec celui du Magical Asian, où les mentors peuvent être des personnages asiatiques, mais qui seront alors forcément vieux, avec une longue barbe et qui vont prodiguer leur « sagesse » au personnage blanc.

Il y a également le cliché du Asian Store-Owner, où Apu des Simpsons est le digne représentant de ce cliché raciste. C’est lorsque qu’un personnage, généralement de l’Asie du Sud, tient un petit magasin, a un accent caricatural et un bon nombre de stéréotypes négatifs qui lui sont associés.

Le trope du Inscrutable Oriental désigne les personnages asiatiques stoïques et qui ne laissent que peu de place aux émotions.

Recommandations générales

Il faut éviter d’utiliser le terme « yeux bridés » qui a une connotation raciste, et utiliser plutôt le terme « pli épicanthique » si vous tenez vraiment à décrire de manière exacte les paupières.

Il faut aussi éviter d’utiliser la couleur jaune pour désigner la couleur de peau, car c’est une désignation issue des théories coloniales (et de toute façon, cette carnation n’existe pas).

De même, si vous écrivez un personnage qui évolue dans un cadre contemporain, c’est généralement mieux de désigner sa descendance car elle peut avoir un impact sur sa façon de percevoir le monde et dont les autres le perçoit (plutôt que de vaguement dire qu’iel est « asiatique »). Il faut également faire des recherches sur la culture, mais aussi sur les prénoms plutôt que de prendre le premier qui vient en tête comme avec ce qu’on appelle les prénoms de « stock » qui sont déjà portés par énormément de personnages minorés de fiction (mais le personnage peut aussi très bien avoir un prénom français par exemple en fonction du contexte).

Conclusion

Il y a énormément de choses à dire sur ce sujet, je n’ai fait qu’effleurer les travaux de chercheur·euses et militant·es et je ne me suis concentrée que sur les représentations sans vraiment creuser, donc je vous invite vraiment à aller consulter les comptes et les ressources que je partage dans la section suivante qui m’ont permis d’écrire cette publication pour approfondir tout ça !

Il y a beaucoup d’autres tropes que j’aurais pu aborder donc je vous conseille d’aller voir la page Asian Index de TV Tropes qui liste une grande partie des stéréotypes et clichés associés aux personnages asiatiques, en plus de donner de nombreux exemples pour les illustrer.

Le Tumblr Writing with Color est également une mine d’or : il permet aux auteurices de poser leurs questions autour de la diversité et les modérateurices concerné·es donnent de nombreux conseils sur les choses auxquelles il faut faire attention. Iels ont écrit un certain nombre d’articles sur les tropes concernant les personnages asiatiques si vous voulez en savoir plus sur ce sujet !

Comme d’habitude, les conseils généraux si vous cherchez à inclure de la diversité en tant que personne non concernée sont : faites des recherches, lisez des témoignages, échangez avec des personnes concerné·es, suivez des comptes militants et faites-vous relire par des sensitivity readers concerné·es par ces thématiques.

Je vous invite également à vous renseigner sur des concepts comme le color blindness (le fait de dire « je ne vois pas les couleurs, tout le monde est égal pour moi ») qui est généralement à éviter si vous voulez inclure des personnages racisés dans vos productions.

Ressources

Chuang, Y. (2021). Une minorité modèle : Chinois de France et racisme anti-Asiatiques. Paris: La Découverte.

Besana T., Katsiaficas D. & Brittian L. (2020) Asian American Media Representation: A Film Analysis and Implications for Identity Development. Research in Human Development

-> s’intéresse aux représentations que l’on peut trouver dans les films et comment cela impact la construction de l’identité chez les personnes concernées.

Atkin, A. L., Yoo, H. C., Jager, J., & Yeh, C. J. (2018). Internalization of the model minority myth, school racial composition, and psychological distress among Asian American adolescents. Asian American Journal of Psychology, 9(2), 108–116.

-> montre comment le mythe de la minorité modèle a un impact sur la santé mentale des adolescents américains de descendance asiatique aux USA.

Macé, É. (2013). La fiction télévisuelle française au miroir de The Wire: Monstration des minorités, évitement des ethnicités. Réseaux, 181, 179-204. 

-> s’intéresse aux concepts de stéréotypes, contre-stéréotypes et anti-stéréotypes et comment les séries françaises tendent à utiliser le contre-stéréotype, qui est souvent problématique, car tend à faire du color blindness ou propose des personnages à l’exact opposé des stéréotypes négatifs.

Rae Chen. (2018). Why the Trope of Rebellious Asian Women With Colorful Hair Is Problematic. Teen Vogue

-> revient sur le caractère problématique des personnages asiatiques « rebelles » féminins avec une mèche de cheveux colorée.

Guofang Li et Lihshing Wang. (2008). Model Minority Myth Revisited : an Interdisciplinary Approach to Demystifying Asian American Educational Experiences, Information Age Publishing,  338 p

-> propose une étude sociologique aux USA en montrant l’impact du mythe de la minorité modèle

Kent A. Ono, Vincent N. Pham. (2008). Asian Americans and the Media. Polity Press.

-> les deux auteurs ont étudié les représentations dans les médias américains pour montrer à quel point les stéréotypes sont tenaces.

Tous les podcasts Kiffe ta race mais sur le sujet en particulier vous pouvez consulter les suivants : n°3 La geisha, la panthère et la gazelle, n°4 Asiatiques, minorité modèle, n°6 Crazy Rich Asians change les couleurs d’Hollywood, n°20 Masculinités asiatiques, n°29 Being asian in France and in the USA, N°69 L’asie n’est pas qu’à l’Est, N°70 Agent orange, les relents toxiques de l’impérialisme, n°72 Stop Asian Hate et j’en oublie certainement plein d’autres.

N’hésitez pas non plus à lire le livre Kiffe ta race qui est sorti très récemment !

Le documentaire de Grace Ly « Ca reste entre nous »

Le livre Féminisme et Pop culture de Jennifer Padjemi comporte également certains passages sur les tropes associées aux personnages asiatiques, mais traite aussi de nombreux autres sujets en lien avec les représentations dans la culture populaire, donc n’hésitez pas à le lire !

Les comptes Instagram @monfilsenrose, @slashasian, @stopasiaphobie, @asiattitudes et son podcast, qui sont également des mines d’or sur ces thématiques.

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