Comment devenir sensitivity reader ?

Un·e sensitivity reader (SR) travaille avec les auteurices qui écrivent sur des publics minorisés pour les aider à tendre vers des représentations les plus justes possibles. Il permet de repérer les stéréotypes, clichés et tout ce qui peut être offensant ou imprécis pour un public en particulier.

J’ai dédié un article entier à ce à quoi il consiste exactement ici.

Qui peut l’être ?

Je dirais qu’il y a 2 conditions pour être SR : être concerné et très informé sur ses thématiques précises.

Je dis « thématique précise », car c’est important de bien délimiter les sujets sur lesquels on peut faire un retour et non pas chercher à tout traiter. Je vais schématiser car on peut être concerné par plusieurs choses à la fois, mais par exemple une personne asiadescendante ne pourra pas forcément faire un retour sur le vécu d’une personne afrodescendante, car même si elles peuvent être toutes les deux concernées par le racisme, elles le vivront différemment. Et même ça par exemple, on peut l’affiner en fonction des pays : une personne coréenne n’aura pas le même vécu qu’une personne japonaise, etc.

C’est pour ça aussi en tant qu’auteurice, quand vous prenez contact avec un·e sensitivity reader, il faut bien détailler de quoi parle votre manuscrit pour que la personne sache si elle est assez compétente ou non pour vous aider.

Malheureusement pour le moment, les SR ne sont pas très nombreux·ses en France, ce qui peut donc vite poser problème pour trouver la personne adéquate. Mais si la personne expérimente par exemple le handicap mais pas précisément celui dont vous traitez dans votre livre, elle pourra peut-être vous faire un retour général sur ce qui pourrait être validiste dans votre récit. En revanche elle pourra difficilement vous faire un retour sur l’expérience du handicap précis en tant que tel.

Quelles sont les principales compétences requises ?

Être rigoureux·se

Le sensitivity reading est un travail minutieux, car parfois un simple mot de vocabulaire peut être problématique à lui tout seul. Il faut donc faire son possible pour être attentif aux détails afin de repérer les points qui pourraient poser problème. Il ne faut pas hésiter à relever le moindre détail qui vous fait tiquer ; dans ce métier il vaut mieux être trop prévenant que pas assez.

Être bienveillant·e

L’auteurice a fait la démarche de faire appel à vous, et est donc a priori conscient·e de ses biais et erreurs potentielles. Il y aura donc très certainement des imprécisions, voire parfois des choses problématiques, et c’est important de le signaler à l’auteurice tout en restant bienveillant· et prendre le temps de l’éduquer sur ses erreurs.

Être un·e expert·e sur ses thématiques

Il ne suffit pas d’être simplement concerné pour pouvoir faire un retour sur un sujet, il faut aussi y être sensibilisé. J’insiste sur cette importance, car on peut par exemple être une femme et tenir des propos sexistes, être handicapé et tenir des propos validistes, etc.

Il y a un aspect militant dans la lecture sensible où l’on cherche à proposer la représentation la plus juste possible et en finir avec les clichés et les stéréotypes négatifs. Il faut donc vraiment varier les sources et faire une veille régulière sur tout ce qui concerne de près ou de loin les thèmes qui nous concernent.

Quelle formation pour être SR ?

Il n’y a pas de formation pour l’être, donc c’est à vous de faire votre convenance jusqu’à vous sentir légitime.

Il y a des cursus qui peuvent peut-être vous aider à avoir « l’esprit analytique » sur ces questions. J’ai par exemple suivi le Master 2 Médias, genre et cultural studies à Paris 3 qui met à l’honneur justement l’étude des représentations dans la culture populaire. On y étudie les rapports de domination dans la culture, donc on nous donne des bases en afroféminisme, queer studies et plein d’autres courants universitaires qui abordent notamment les différentes formes de discrimination.

Si vous avez la possibilité de faire des études ou de compléter votre formation pour être SR, les cursus qui se concentrent sur les questions de représentations de manière générale sont ceux de prédilections.

Les cursus en sociologie, analyses cinématographiques ou encore lettres sont également des formations qui peuvent aider à avoir certaines clés pour étudier les représentations.

Mais pour l’instant, vu l’implantation de cette profession en France, je déconseille fortement de faire des études dans l’unique but d’être SR.

Et encore une fois, faire des études n’est pas du tout obligatoire. La base du métier du sensitivity reader, c’est le fait d’être concerné par un sujet. Donc à partir du moment où vous l’êtes, que cette thématique vous tient à cœur et que vous vous renseignez énormément dessus, vous avez déjà une certaine légitimité pour l’être.

Comment se renseigner suffisamment pour être alerte sur les thématiques qu’on traite ?

Il y a plein de façons différentes, mais il ne suffit pas de lire une fois quelque chose pour considérer qu’on est « déconstruit·e » (on n’est jamais déconstruit·e à 100%, c’est un processus, pas un état figé). C’est donc une veille perpétuelle qui se traduit par :

– suivre des comptes militants (l’un des aspects les plus importants, car les prises de conscience émergent souvent des cercles militants avant de se propager vers le monde universitaire et la culture mainstream).

– être sur des forums ou subreddit où les personnes concernées partagent leur expérience. C’est le meilleur moyen pour voir que la façon dont les autres personnes vivent au quotidien leur identité ou leurs discriminations est peut-être différente de la nôtre ;

– lire des fictions sur les thématiques précises et voir ce qu’en pensent les personnes concernées. Les sites de reviews anglophones comme Goodreads sont les moyens les plus simples pour voir ce que pensent les personnes minorisées de ces livres. Vous pouvez aussi suivre des booktubers ou des bookstagrammers qui font des retours sur des thématiques qui les concernent. Enfin, pour chaque livre que vous lisez et qui proposent des représentations précises, vous pouvez taper « le nom du livre + problematic » dans Google et vous verrez si certaines personnes ont été offensées par le contenu.

– être au courant des stéréotypes, tropes et clichés problématiques (pour ça il y a le site TV Tropes ou des Tumblr comme Writing with color ou Rainbow Writing). C’est un des outils les plus efficaces pour voir si quelque chose est problématique ou non. Certains motifs narratifs sont importants à repérer comme les descriptions empreintes de male gaze, le syndrome du white savior et tous les autres tropes problématiques qu’on retrouve souvent dans les représentations de vos identités.

– Lire des essais sur vos thématiques et des études de représentations (via CAIRN.info ou HAL, mais si vous êtes anglophone vous aurez bien plus de résultats intéressants sur Google Scholar par exemple). Il faut néanmoins garder un peu de recul et voir qui sont les personnes qui ont travaillé sur ces sujets (est-ce qu’elles sont concernées ? Est-ce qu’elles s’inscrivent dans une démarche militante ou contribuent-elles à renforcer des stéréotypes ? etc.) ainsi que d’être conscient des biais de certaines études (s’il y a des statistiques, voir quel public a été interrogé, dans quelles conditions, etc.). Ce n’est pas parce qu’une étude scientifique le dit que c’est vrai ; les recherches universitaires peuvent elles aussi être empreintes d’une idéologie ou orientées politiquement.

Est-ce qu’on peut en vivre correctement ?

Alors, non, pas pour l’instant (en tout cas pour moi). Au-delà du fait que c’est un métier qui en est à ses balbutiements en France, la plupart des auteurices ne savent toujours pas ce que c’est, et la plupart des maisons d’édition ne veulent pas dépenser de l’argent dans cette relecture. Et lorsqu’on trouve des auteurices qui sont sensibilisés à ce besoin, il faut qu’en tant que SR vous rentriez dans ses thématiques précises. C’est donc plutôt compliqué de trouver des clients.

Personnellement, j’arrive à gagner de l’argent avec les services de bêta-lecture que je couple au sensitivity reading, mais sinon, non, je n’arriverais pas à vivre uniquement du sensitivity reading.

Pour le moment, je pense qu’il faut plus voir le SR comme une compétence additionnelle quand on travaille dans l’édition plutôt que comme un métier à part entière à cause de la demande trop faible. Vivre uniquement de ça, ça va être très compliqué, mais si vous êtes éditeurice, correcteurice, traducteurice ou tout autre métier en lien avec l’édition, ça peut être en revanche être un véritable atout !

Qu’est-ce que je dois faire avant pour me lancer ?

Normalement, toute activité rémunérée doit être déclarée. Le plus simple pour être sensitivity reader, c’est de demander un statut de microentreprise (ou autoentrepreneur ou micro-entrepreneur) en prestations de services.

Une fois que vous aurez reçu votre numéro de SIRET, vous pourrez envoyer des devis à vos clients et être rémunéré.

Le statut de micro-entrepreneur a des obligations, et même si en tant que SR la grande partie de votre travail sera de relire des manuscrits, vous n’échapperez pas à toute la partie comptabilité et administratif qui risque de vous prendre quelques heures tous les mois.

À noter également qu’en tant que travailleur indépendant, vous serez taxé sur votre chiffre d’affaires, donc c’est à prendre en compte lorsque vous fixerez vos tarifs.

Demander le statut en lui-même n’est pas compliqué, mais il peut y avoir pas mal de subtilités administratives ou comptables sur lesquelles il faut bien faire attention, donc je vous invite vraiment à bien vous renseigner avant.

Pour plus d’informations, n’hésitez pas à consulter des sites comme celui de l’URSSAF.

Qui sont les clients ?

C’est un métier qui suscite certaines polémiques en France, notamment concernant la crainte d’une censure (imaginée) ou car il briderait la liberté d’expression et/ou créative. Si l’auteurice ne sollicite pas directement sa ME pour ce genre de retour, ou si la ME n’a pas une ligne éditoriale axée sur la « diversité », il y a très peu de chances que vous ayez à corriger un·e auteurice contre son gré.

Vous pouvez donc être rassuré, si vous vous lancez en tant que SR, votre clientèle sera généralement constituée de quasi exclusivement personnes qui souhaitent justement avoir une démarche bienveillante envers leur lectorat.

Le métier de sensitivity reader concerne surtout la littérature mais il peut se décliner à d’autres médias comme le cinéma, les séries, les jeux vidéo ou encore des posts sur les réseaux sociaux. Dans ce cas-là, on parlera plus de consultant en représentations ou en « diversité ». Mais en tant que SR, il est tout à fait possible aussi de faire des retours sur d’autres supports médiatiques si vous êtes à l’aise avec les spécificités du support (par exemple l’usage de filtres de couleurs dans le cinéma, les façons de filmer les parties du corps, etc.).

Comment se faire connaitre ?

La première étape est peut-être de s’inscrire sur la liste des sensitivity reader sur le site de Planète Diversité. C’est généralement la première chose sur laquelle on tombe lorsque l’on tape « sensitivity reader » dans Google, et plusieurs personnes m’ont par exemple approché grâce à cette liste. Je renvoie également systématiquement vers ce tableau quand on me sollicite pour des thèmes qui ne me concernent pas et que je ne connais pas personnellement quelqu’un pour aider l’auteurice.

La deuxième étape que je conseille fortement, c’est de vous créer un compte Instagram. Instagram comporte une grosse communauté d’auteurices, et les ME font des veilles sur ce réseau, donc c’est vraiment conseillé de s’investir dans la communauté #bookstagram, et surtout celle des auteurices (autoédité·es ou non) car ce sont les personnes qui vous solliciteront le plus.

C’est évidemment mieux si vous êtes actif sur ce réseau pour vous faire connaitre, donc je vous conseillerais de créer du contenu autour de l’écriture et des représentations, et de ne pas hésiter à parler du fait que vous êtes sensitivity reader.

Si vous avez le temps et de l’énergie à y consacrer, vous pouvez vous inscrire sur des sites de missions en freelance comme Malt, Fiverr ou 5euros. Le problème de ces sites est qu’ils prennent une commission sur vos ventes (alors que vous aurez en plus environ 25% de charges sur votre chiffre d’affaires à payer à l’URSSAF si vous êtes autoentrepreneur), mais ça peut être une bonne façon de trouver des clients facilement et d’avoir vos premiers avis positifs. Personnellement, je n’utilise pas ces méthodes car elles sont assez chronophages et surtout pas très intéressantes financièrement parlant (la commission prise est trop importante, mais si j’augmente mes prix en conséquence, ce n’est pas non plus intéressant pour les auteurices).

Vous pouvez également peut-être indiquer sur votre profil LinkedIn que vous êtes sensitivity reader et « réseauter » avec des personnes dans l’édition si vous êtes à l’aise avec ce réseau social et ce type de démarchage.

Dans la même veine, vous pouvez aussi démarcher les maisons d’édition qui ont une ligne éditoriale autour de la « diversité » (mais pour l’instant, cette méthode n’a rien donné de très concluant de mon côté).

Je pense que c’est aussi important de se créer un petit « réseau » avec d’autres SR quand on veut s’y mettre, car ce n’est vraiment pas le genre de profession où il faut voir les autres comme des concurrent·es. Au contraire, la solidarité est importante, car une même personne ne pourra pas traiter toutes les thématiques, donc il ne faut pas hésiter à renvoyer vers des personnes plus légitimes que soi si vous n’êtes pas concerné·e précisément par les thèmes abordés par l’auteurice.

Idem, si au cours de votre lecture, vous constatez que certains points concernent d’autres thématiques, n’hésitez pas à inviter l’auteurice à se rapprocher d’autres sensitivity readers pour certains aspects, voire proposer à un·e autre SR de s’occuper de cette portion du manuscrit. Le but c’est de proposer des représentations les plus justes possibles, et pour ça, l’avis de personnes qui expérimentent les choses au quotidien est primordial.

Voilà pour les différentes façons non exhaustives de trouver des personnes avec qui travailler. Personnellement, j’ai surtout trouvé des auteurices en grande partie grâce à mon compte Instagram, mon compte Pinterest (sur lesquels je poste les mêmes contenus que sur Insta) et quelques personnes via les recherches Google basiques qui renvoient vers mon site internet.

Comment fixer mes tarifs ?

Ça dépend complètement de vous et de la façon dont vous voulez en vivre.

Si vous voulez en vivre pleinement (ce que je ne vous conseille pas à l’heure où j’écris ces lignes en 2022), vous pouvez vous aider du taux horaire de base conseillé pour les freelances qui est d’environ 50 euros, car vous êtes censé regrouper toutes les autres tâches annexes ou garanties de votre activité (mails, devis, comptabilité, administratif, congés payés, etc.).

Mais avec ces tarifs, vous risquez d’avoir du mal à trouver des clients, car faire du sensitivity reading est très long et malheureusement, peu de personnes seront prêtes à payer autant pour ce type de relecture. Dans l’édition, les freelances ont tendance à se brader ce qui entraîne un cercle vicieux où la précarité est souvent la norme pour s’adapter aux exigences des différentes clientèles. D’où le fait que je conseille vraiment de faire cette activité en complément d’une autre, sauf si vous arrivez vraiment à vivre avec peu.

Pour mettre en place vos tarifs, ça dépendra vraiment de vous et de combien vous voulez au minimum gagner pour une telle prestation. Il faut dans cette tarification prendre en compte le temps passé à lire le manuscrit et le temps à faire un retour, quel que soit sa forme. Il faut aussi penser à déduire les cotisations sociales que vous devrez verser à l’URSSAF tous les mois sur votre chiffre d’affaires.

A tout cela, à vous de voir si vous décidez d’inclure dans votre taux horaire tous les petits à-côtés qui peuvent être liés à votre activité (les échanges par mail avec l’auteurice, la rédaction de fiches pratiques pour l’auteurice, le retour sur les modifications, etc.).

C’est pour cette raison qu’il faut bien délimiter l’offre que vous proposerez (ce que vous ferez et ce que vous ne ferez pas) afin que votre tarification soit la plus précise possible (j’avais très mal estimé le temps passé à accompagner les auteurices au départ, ce qui fait que mes premières missions étaient parfois rémunérées à peine 5 euros de l’heure).

Concrètement, à quoi dois-je faire attention quand je relis un manuscrit ?

À tout ! Le sensitivity reading c’est censé être vraiment un retour complet, à la fois sur la forme (le vocabulaire, certains dialogues à contrebalancer ou modifier, etc.) et sur le fond (est-ce qu’un personnage est problématique ? Est-ce que l’intrigue entière repose sur un trope offensant ? Est-ce que la position de l’auteurice sur le sujet est assez claire ? etc.).

Personnellement je fais des annotations sur le manuscrit pour relever tout ce qui pourrait me faire tiquer avec des propositions de modifications, et selon la formule, je rédige un dossier qui revient sur chacune des représentations avec des pistes d’amélioration, de la pédagogie et des ressources pour approfondir le sujet. Mais après c’est à vous de voir le genre de service que vous voulez proposer en fonction du temps (ça peut être très long) et des tarifs que vous allez mettre en place (au-dessus de 200 euros, juste pour du sensitivity reading, il y a très peu de chances que quelqu’un vous sollicite malheureusement) !

FAQ en vrac

C’est quoi une représentation exactement ? Comment sait-on si elle est bonne ?

C’est le fait de représenter avec justesse l’autre. C’est impossible de proposer toutes les représentations au sein d’un même livre, car chaque personne va expérimenter les aspects de son identité ou les discriminations qu’elle subit de manière différente. Mais cela n’empêche pas que lorsque l’on cherche à écrire sur une personne minorisée, il faut veiller à ce que la représentation soit crédible, et surtout, qu’elle ne soit pas offensante et renforce des stéréotypes négatifs.

Une bonne représentation veut donc dire créer un personnage juste et complexe, qui n’est pas un énième cliché ambulant. En tant que personne concernée, vous trouverez la représentation vraisemblable et vous ne serez pas blessé par ce que vous lisez. L’expérience de chaque personne est unique, donc on vous demandera surtout de repérer ce qui relève « objectivement » d’une mauvaise représentation, car ce n’est pas parce que vous ne vous identifiez pas au personnage que la représentation est forcément mauvaise.

Faire une représentation n’est pas non plus simplement « mettre de la diversité » ; si l’on ajoute un personnage minorisé simplement pour toucher un autre public, on risque fortement de faire du tokénisme (ajouter des personnages minorisés de manière superficielle voire maladroite ) et ce n’est pas vraiment souhaitable.

Que faire quand un passage pose problème ?

C’est censé être votre travail donc il faut évidemment le signaler à l’auteurice, mais je pense que c’est aussi important de le faire avec bienveillance.

Être informé sur un seul sujet ça prend énormément de temps, et même en faisant des recherches, il y a des choses qu’on n’arrive tout simplement pas à comprendre quand on ne le vit pas au quotidien, donc c’est normal de faire des erreurs. Et le travail des SR c’est de les repérer et éduquer sur nos identités, nos handicaps, etc.

La plupart des personnes avec qui j’ai travaillé étaient assez sensibilisées dans les problématiques qu’elles voulaient traiter, donc c’était plus souvent des maladresses ou des imprécisions plutôt que des choses véritablement problématiques à modifier et qui remettent en question le manuscrit entier (même si ça peut arriver).

Est-ce qu’on traite un texte own voice (écrit par une personne concernée) différemment ?

Pour les textes own voices, je n’en ai pas encore eu malheureusement.

Mais dans tous les cas oui, il faut voir ça d’un autre œil car si la personne parle de sa propre expérience, on n’a normalement pas à beaucoup intervenir sur le texte, car on ne va pas remettre en question ce qu’une personne vit.

Mais il faut aussi voir à quel point la personne est sensibilisée sur les thématiques qu’elle aborde.

Comme je l’ai déjà dit, on n’est jamais déconstruits à 100%, c’est un processus qui n’est jamais terminé. Aujourd’hui on pense peut-être que certains mots, tropes, etc., sont ok à utiliser alors que dans quelques années on les considérera comme problématiques (et parfois même entre militants on n’est pas d’accord pour déterminer si un mot est problématique ou non).

Et le temps que ce qui arrive dans les milieux militants arrive dans la culture mainstream, il y a parfois un décalage, donc si la personne qui écrit ne fait pas une veille régulière, il peut effectivement y avoir quelques points parfois sur lesquels on peut proposer des modifications.

C’est pour ça que j’insiste aussi souvent sur le fait qu’être concerné est différent d’être sensibilisé. On peut être une femme et être sexiste, être handi et être validiste, etc., et ça, je crois que certaines maisons d’édition ont du mal à le comprendre quand elles disent qu’elles ont faire relire leur texte à des « personnes concernées », vu les grosses maladresses qu’on voit parfois (certes on fait tous des erreurs, ça peut m’arriver aussi, mais là je pense à des cas qu’un·e SR aurait difficilement laissé passer ce genre de fautes).

Est-ce qu’on doit aussi faire un retour sur l’intrigue, les personnages, etc. ? Comment on fait si l’intrigue entière est problématique ?

Oui, il faut vraiment faire attention à tout.

Comme je l’ai dit, le sensitivity reading normalement c’est censé être vraiment un retour complet à la fois sur le fond et la forme.

Pour la majorité des personnes que j’ai relues, elles étaient de toute manière pour la plupart assez informées sur les thématiques qu’elles abordaient. Ça se jouait donc souvent sur des questions de vocabulaire à changer, ou des passages à modifier ou simplement préciser. Sur la dizaine de manuscrits que j’ai traités, je ne suis tombée qu’une seule fois sur un roman qui devait être modifié en profondeur car l’intrigue entière se basait sur un trope problématique. Mais après c’est à l’auteurice de voir s’il est d’accord pour retravailler toute son intrigue ou s’il décide simplement de changer de lectorat, et ça, ça rejoint justement la question suivante :

Que faire si l’auteurice ne suit pas mes recommandations ?

C’est tout à fait son droit car son texte lui appartient avant tout, mais dans ce cas c’est important pour vous aussi de voir si vous souhaitez que votre nom apparaisse ou non dans son livre (dans les remerciements par exemple) pour que cela ne vous porte pas préjudice si des choses offensantes ou maladroites ont été gardées.

Pensez également à faire un disclaimer sur votre métier, que ce soit sur votre site, quand vous échangez avec l’auteurice, dans les dossiers que vous remettrez ou d’une quelconque façon pour préciser à l’auteurice ce en quoi consiste votre métier exactement et où s’arrête votre responsabilité sur le texte.

Vous n’êtes pas un porte-parole, vous avez le droit de vous tromper, et surtout, l’auteurice est normalement censé varier les SR au même titre que les bêta-lecteurices.

Je préfère le préciser, car aux États-Unis et au Royaume-Uni (et même en France récemment) il y a eu plusieurs petites polémiques où des maisons d’édition ont été pointées du doigt pour des représentations ou choix problématiques, mais elles se sont défendus par « pourtant on est passé par un SR ». Or, ce n’est pas le SR qui a écrit un contenu problématique, et ce n’est pas non plus vous qui avez publié le livre sans le soumettre à d’autres relecteurices derrière.

Quels sont les avantages de ce métier ?

Ça dépend pour qui, mais dans mon cas je dirais le côté freelance, qui permet de décider avec qui nous allons travailler et aussi pouvoir s’organiser comme on veut.

Si l’on est passionné de littérature, c’est évidemment très agréable d’en faire son métier et lire des textes toute la journée.

Et enfin, il y a un aspect intrinsèquement militant à cette activité, donc c’est toujours satisfaisant de se dire qu’on œuvre à son échelle à une littérature plus représentative des publics minorisés.

Quels sont les inconvénients ?

Pour les inconvénients, c’est principalement la précarité du métier pour le moment. Je dirais aussi qu’on a parfois du mal à séparer le travail des moments « off », car on passe au final énormément de temps à se former sans que ce soit pour autant rémunéré ensuite. Mais dans mon cas lire des livres et le militantisme sont des choses qui font partie d’une routine depuis plusieurs années et pour lesquelles je prends du plaisir, donc je n’ai pas trop à me plaindre sur ce point.

À partir de quand est-on assez légitime pour se lancer ?

Ah la légitimité, vaste question ! Même moi je ne me sens pas toujours légitime en fonction des thématiques, donc ça risque de dépendre de chaque personne et de son degré de confort avec les différents aspects de son identité.

Mais je dirais qu’à partir du moment où l’on arrive à repérer des petites choses problématiques dans le discours des autres ou dans ce qu’on voit dans les contenus culturels en argumentant pourquoi, je pense qu’on peut se considérer comme légitime.

Et de toute façon, si ça peut rassurer, il ne faut pas non plus se considérer comme un·e porte-parole de sa communauté. On est une voix parmi d’autres, et on le droit de se tromper.

Et ça aussi, c’est important que les auteurices le comprennent : un sensitivity reader ne sert pas à vous dédouaner de toute responsabilité pour les choses problématiques dans votre manuscrit. Comme je l’ai dit, il y a des ME qui se cachent derrière un SR quand on relève des points problématiques, mais c’est aux ME de varier les sensitivity reader et/ou d’intégrer plus de personnes minorisées dans la chaîne éditoriale de leur livre.

Conclusion

Merci à celleux qui m’ont posé leurs questions sur Instagram, j’espère en tout cas que mes réponses vous auront un peu éclairé ! Je suis vraiment contente de voir que c’est une activité qui intéresse autant.

Si certaines d’entre vous hésitent à sauter le pas, je vous encourage vraiment à vous y mettre, car plus il y aura de SR, plus la pratique se démocratisera, plus d’auteurices y auront recours, plus les ME feront attention ce qu’elles publient et peut-être qu’on arrivera à une littérature plus représentative de nos identités.

Je précise aussi que j’ai donné mon avis personnel en fonction de mon expérience actuelle donc peut-être que certaines personnes ne seront pas d’accord et c’est ok, n’hésitez pas à me contacter sur Instagram ou m’envoyer un mail pour qu’on en discute !

J’ai commencé à être SR en pro en octobre, donc c’est tout récent et il y a encore beaauuucoup de choses que je dois apprendre ou sur lesquelles je changerais peut-être d’avis plus tard.

Vous pouvez m’envoyer un message si d’autres questions vous viennent en tête comme ça je pourrais actualiser l’article pour qu’il soit plus complet !

Un avis sur « Comment devenir sensitivity reader ? »

Commentaires fermés

%d blogueurs aiment cette page :