Écrire sur la dépression : représentations, clichés et tropes dans la culture populaire

Introduction

Avertissement de contenu : dépression, mal être psychique, psychophobie, suicide.

La dépression est une thématique que l’on retrouve de plus en plus dans les œuvres récentes. Cela peut s’expliquer par l’impact qu’a eu l’épidémie de COVID-19 sur la santé mentale et qui a entraîné une plus forte médiatisation de ces questions, mais aussi par le nombre croissant de personnes souffrant de dépression.[1] Ce sujet parle donc à plus en plus de personnes, mais la qualité de sa représentation reste encore trop souvent insuffisante.

La dépression est l’un des troubles psychiques les plus représentés dans la pop culture, et bien qu’il y ait eu des améliorations dans son traitement depuis quelques années, il reste malgré tout certaines croyances problématiques chez certain·es créatif·ves : au lieu de raconter leur propre expérience de la dépression, les auteurices vont se raccrocher à des stéréotypes et clichés qui correspondent à la vision qu’a l’imaginaire commun de ce trouble plutôt qu’à la réalité.

Dans cet article, nous allons donc nous pencher sur les différentes représentations de la dépression et voir en quoi elles peuvent poser problème et participer à véhiculer des stéréotypes négatifs ou stigmatiser les personnes qui en souffrent.

Quelques précisions sur la dépression et ses symptômes

Je ne vais pas revenir sur les différents symptômes qui sont facilement trouvables avec une simple recherche Google. Je vais simplement apporter des précisions en ce qui concerne les représentations.

Pour commencer, il est bon de préciser qu’il existe plusieurs formes de dépression (épisode dépressif majeur, dépression atypique, post-partum, prémenstruelle, etc.) dont chacune de ces formes est un spectre à elle seule.

Cela veut dire que certaines personnes seront donc capables de fonctionner « normalement » et réussir à accomplir la plupart des tâches de leur quotidien, tandis que d’autres personnes n’arriveront pas à sortir de leur lit. Il n’y a pas forcément besoin d’avoir tous les symptômes listés dans le DSM-V (l’un des manuels de référence pour les troubles psychiques, bien qu’assez critiqué[2][3]) pour être diagnostiqué d’une dépression.

Une personne n’a pas besoin non plus d’être déprimée 100% du temps et ne « jamais sourire » pour en souffrir : il est possible d’avoir des jours moins difficiles que d’autres, grâce à des addictions ou des distractions.

La personne souffrant d’une dépression peut également avoir des comorbidités : c’est-à-dire qu’elle peut être dépressive, mais également avoir un trouble anxieux, des addictions, des TCA, etc. Mais la dépression peut être aussi un symptôme à part entière de certains troubles psychiques ou neurodivergences comme les troubles de l’humeur, les troubles de la personnalité, l’autisme, le TDAH, etc.

Elle n’est pas forcément liée à un déséquilibre hormonal, mais peut être liée à des « trigger » qui rappellent des situations traumatiques.

J’insiste encore une fois sur le « peut » et non « doit », car les façons de vivre la dépression sont uniques à chaque personne et ne doit vraiment pas être une liste de symptômes à absolument cocher.

Certaines personnes arrivent à s’en sortir d’elles-mêmes, mais bien souvent, un suivi psychologique et/ou un traitement médicamenteux est nécessaire. Cet aspect est très souvent négligé dans les œuvres qui parlent de dépression et tend à culpabiliser les personnes qui n’arrivent pas à s’en sortir « sans aide ».

Il est également fréquent d’avoir plusieurs épisodes dépressifs au cours d’une vie après en avoir eu un premier : un autre point qui est souvent mis de côté dans les fictions et laisse sous-entendre que le personnage est guéri « définitivement ».

Dépression ou déprime ?

On peut avoir l’impression que la dépression est assez visibilisée dans les œuvres culturelles, mais c’est en réalité surtout les « coups de mou » et la « déprime » qui sont représentés, plutôt qu’une réelle dépression.

Les phases de déprime sont vécues par tout le monde après un événement ou une situation compliquée. Elle ne s’étend généralement pas dans le temps et n’a pas de réel impact ou de conséquences sur la façon de fonctionner au quotidien ou sur la vie de l’individu (même si les émotions peuvent être très intenses et dures à supporter). Mais une déprime peut effectivement se transformer en dépression si la personne n’a pas assez de ressources pour s’en sortir seule.

On tend donc à confondre la dépression avec la déprime dans les fictions, ce qui peut créer chez le public des attentes irréalistes concernant les personnes dépressives dans la vie réelle (se demander pourquoi la personne ne va pas mieux depuis tout ce temps, croire que c’est en son pouvoir de décider d’aller mieux, penser qu’elle ne fait pas d’efforts, etc.)

Et quand la dépression est effectivement catégorisée comme telle dans ces œuvres, le problème est qu’elle est représentée de façon trop peu complexe et souvent de la même façon, ce qui tend à perpétuer un certain nombre de stéréotypes et d’idées reçues sur ce trouble.

Pourquoi est-ce important de proposer de bonnes représentations ?

Bien représenter la dépression et les autres troubles psychiques permet de banaliser les problèmes de santé mentale, de les reconnaître, de faciliter les prises de parole chez les personnes concernées, se sentir représenté, et donc voir son existence validée [4] [5].

Une bonne représentation peut même aider certaines personnes à se retrouver dans le vécu du personnage et les encourager à consulter (on appelle cela l’effet Papageno, qui se produit lorsqu’une représentation a des effets positifs sur quelqu’un, contrairement à l’effet Werther [6], dont je parle dans cet article).

Il est donc très important de proposer des représentations justes, qui se dégagent des stéréotypes négatifs habituels et qui permettent de lutter contre le stigmate social que représente la dépression[7].

Les représentations de la dépression

On sent une évolution dans les représentations avec des livres qui sont sortis récemment (Darius le Grand ne va pas bien, les livres de Camille Lacour, etc.), mais il reste tout de même toujours quelques maladresses ou stéréotypes stigmatisants comme nous allons le voir ensemble.

Cela peut s’expliquer par le fait que les troubles psychiques sont vus comme des outils narratifs pour émouvoir le public, plus que comme une façon de sensibiliser à ces questions. Les tropes évoqués ne sont pas forcément problématiques et sont parfois liés à des symptômes bien réels ; la limite de savoir s’ils sont maladroits ou offensants tient généralement de l’intention de proposer une représentation négative ou ridicule plus qu’une représentation juste.

La durée et l’intensité

Elle est souvent représentée comme un épisode temporaire, dont il est facile de s’en sortir (souvent simplement en faisant un choix précis), d’où la confusion que font certaines auteurices en représentant finalement une « simple » déprime.

Une personne qui va subitement mieux après avoir pris une décision importante dans sa vie a plus de chances de souffrir de déprime que de dépression : sortir d’une dépression prend du temps (ça se compte en semaines, mois, voire années), et est le fruit généralement d’une psychothérapie et/ou d’un traitement.

La romantisation de la dépression

Un exemple récent est celui de la série Le Jeu de la Dame, où l’héroïne est un bon exemple de fétichisation[8] : elle est déprimée, en culotte, fume et boit une bière, brushing parfait, les jambes parfaitement épilées et le cardigan tombe de manière élégante sur une seule épaule. Il y a un décalage entre les symptômes réels de la dépression et la façon dont la représentation est faite.

Une autre représentation est celle du personnage torturé que beaucoup de love interest dans les romances partagent : ils ont un « passé lourd » qui les rendrait mystérieux et justifierait le fait qu’ils parlent mal à l’héroïne (qui se sent investie de la mission de « sauver » ce personnage). C’est un archétype que l’on retrouve beaucoup sans qu’il soit à aucun moment questionné : ces personnages n’envisagent jamais d’aller voir un psy et c’est l’héroïne qui, grâce à son amour, va le « guérir ». Ce type de représentation peut renforcer la charge mentale chez certaines femmes qui se sentent alors responsables de la santé mentale de leur partenaire.

Les soignants montrés comme des antagonistes 

C’est peut-être l’une des représentations négatives qui participent à rendre certaines personnes réticentes, voire carrément effrayées à l’idée de prendre un traitement ou d’aller en clinique spécialisée alors qu’elles pourraient en avoir besoin.

Dans l’imaginaire commun, les cliniques psy font peur et sont stigmatisantes à cause de toutes les représentations négatives que l’on peut voir dans les films. Or, quand un trouble nous met soi-même en danger, c’est parfois l’endroit où l’on sera le plus en sécurité. Les patients ne vont pas être forcément « shootés » aux médicaments si ce n’est pas nécessaire, ils n’auront pas d’électrochocs imposés comme on peut le voir dans certains films, il n’y aura pas non plus de personnes qui se taperont la tête contre les murs ou qui hurlent à chaque bout de couloir. Il faut vraiment voir ces endroits comme des lieux de repos plus qu’un cadre de film d’horreur.

Évidemment, comme dans beaucoup de choses, ce n’est pas tout blanc ou tout noir : il y a des témoignages de personnes pour qui l’expérience a été traumatisante ; et les personnes minorisées ne sont pas à l’abri de discriminations dans ces lieux également. C’est donc important d’avoir conscience de certains biais en psychiatrie [9], mais la culture populaire dresse dans tous les cas une représentation très effrayante de ces lieux (et des patients surtout), ce qui a tendance à dissuader des personnes de s’y rendre en cas de besoin, en plus de les stigmatiser.

Médicament = fou/folle

Un trope qui participe aussi à cette stigmatisation des médicaments est celui du No Medication For Me, où si la personne ne prend pas ses médicaments, son comportement va changer du tout au tout, au point où elle peut devenir dangereuse.

Lorsque l’on arrête un traitement pris pour son trouble psychique, il peut effectivement y avoir des effets secondaires parfois handicapants. En revanche, la personne ne va pas se transformer en tueur en série pour autant. L’explication du « il n’a pas pris ses médicaments » que l’on entend souvent dans les films pour parler du comportement négatif d’un personnage est donc assez stigmatisante, car suppose à la fois que les actions ou émotions sont dues à un trouble psychique (une forte colère peut être légitime face à une injustice), mais également qu’une personne sous traitement l’est parce qu’elle serait dangereuse pour les autres si elle n’en prenait pas.

Les archétypes de personnages dépressifs

On a une agglomération de tropes où généralement la dépression est censée transparaître de manière très prononcée chez les personnages.

Par exemple avec le trope du Eeyore qui est assez populaire : la personne est représentée en train de faire la tête, et avec une dépression si communicative que les autres personnes autour d’elles se mettent aussi à broyer du noir. Ça donne une image négative où l’on se dit que les dépressifs ne sont pas de bonne compagnie car leur tristesse se manifeste obligatoirement extérieurement.

Le trope Sleepy Depressive est une autre des représentations très communes, où le personnage est souvent montré dans son lit en train de dormir. Parfois, il est même tourné en ridicule car complètement décalé avec l’état d’esprit des autres personnages qui sont dynamiques tandis que lui est léthargique et a du mal à comprendre ce qui se passe autour de lui.

The Snark Knight, lui, représente un personnage désabusé qui exprime son mal-être en rabaissant les autres. La dépression n’explique pas et n’excuse pas non plus de mauvais comportements.

Concernant les femmes, on tombe souvent dans le trope du Stepford Smiler, où le personnage se montrera très souriant en public, mais se laissera aller à la tristesse en privé (tandis que les hommes seront représentés avec les clichés du dépressif amorphe). Ces représentations peuvent être influencées par toutes les injonctions faites aux femmes où il est attendu qu’elles apparaissent agréables et sous leur meilleur jour en toutes circonstances.

Dans la même veine, on a aussi des archétypes comme celui du Shrinking Violet : généralement une femme, qui a toujours la tête baissée, parle très peu et s’excuse beaucoup (et on rejoint le trope du Apologises a lot). Ici, on met en avant la croyance de la « passivité féminine » pour expliquer cette manifestation de la dépression.

Biais sexistes, injonctions et clichés de représentations sur la dépression

Ce genre d’interdépendance entre injonctions sociales et représentations peut avoir des effets néfastes sur les personnes en perpétuant des clichés et attendus sociaux.

Par exemple, le fait que dans l’imaginaire commun les femmes seraient « plus émotives » peut retarder un diagnostic chez certaines d’entre elles, car on peut se dire que c’est normal qu’elle ait des crises de larmes ou de colères car « ce sont des femmes ». Et inversement, des hommes qui pleurent se demandent s’ils n’ont pas un problème, alors que c’est un mécanisme normal en cas de douleur psychique très forte.

Les biais de genre, mais aussi tous les autres biais en lien avec les groupes minorisés, sont un réel problème en psychiatrie (et dans le monde médical de manière générale, d’ailleurs[10]) car certains stéréotypes sont très ancrés.

Ces biais peuvent également être expliqués par le fait que les échantillons test de personnes pour mener les études par les scientifiques ne sont parfois pas assez diversifiés, mais aussi, car la norme est basée sur le masculin alors qu’en raison des socialisations différentes, les symptômes ou caractéristiques sont parfois très différents entre les personnes socialisées hommes ou femmes (par exemple avec l’autisme où il y a eu plusieurs travaux pour mettre ces inégalités de diagnostic en lumière[11]).

Les tropes évoqués sont également très genrés et s’appliquent généralement soit à l’un ou l’autre des deux genres. Sans parler des personnages minorisés, ou en dehors de ces deux spectres du genre, qui sont complètement exclus de ces représentations la plupart du temps : les dépressifs dans la culture populaire sont cisgenres, blancs et hétérosexuels.

Les causes fantasmées de la dépression dans la fiction

Bullied into Depression

C’est l’une des représentations les plus populaires de la dépression, où la personne dépressive le serait à cause du harcèlement subi quand elle était plus jeune.

Des traumatismes comme celui-ci peuvent effectivement engendrer une dépression et d’autres troubles, mais ce n’est pas l’unique raison commune à toutes les personnes qui souffrent de dépression.

L’artiste torturé 

Dans certaines fictions, parfois la dépression est simplement une sorte de « trait de caractère » qui va de pair avec le côté artiste.

Ce cliché de l’artiste torturé et le fait que les personnes avec des troubles psychiques seraient plus créatives a d’ailleurs été étudié par des universitaires, et a été infirmé pour les formes les plus sévères[12]. On peut cependant avoir la fibre artistique et souffrir de dépression, mais dans ce cas-là, il faut faire en sorte de traiter le sujet et le personnage de façon complexe et éviter d’expliquer tous les aspects de sa personnalité par son trouble.

Il y a des tropes à propos de la dépression et du mal-être comme celui du Cope by creating, où la personne se réfugie dans l’art et la création pour oublier ses problèmes. Le trope opposé est celui du Too Upset to create, qui lui, montre un personnage artiste incapable de faire quoi que ce soit s’il est triste.

« Flower of Algernon » Syndrome 

Il est tiré du livre Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes. C’est lorsqu’il est sous-entendu que la dépression est « naturelle » pour les personnes « intelligentes ».

Certains individus pensent que la dépression est une « bonne chose », car elle témoignerait d’une intelligence supérieure aux mortels : ces personnes comprendraient mieux le monde que les personnes heureuses. C’est donc l’application inverse et assez clichée de l’expression « seuls les imbéciles sont heureux ». C’est évidemment une façon idéalisée et à côté de la plaque de voir le monde, car pour le moment, les études réalisées sur les liens entre intelligence et dépression évoquent la difficulté à réellement corréler intelligence et dépression[13] [14].

La dépression peut toucher n’importe qui, indépendamment du QI (qui lui-même est un indicateur plus que critiquable pour mesurer « l’intelligence » [15]). Si on pense que les personnes « intelligentes » sont plus visibles concernant les troubles psychiques, c’est parce que tout le monde n’a pas le même accès au soin et au diagnostic. Les diagnostics sont de plus en plus faits grâce à des recherches personnelles poussées, et qui témoigneraient d’un plus haut niveau d’éducation (mais un niveau d’éducation élevé n’est pas forcément synonyme d’intelligence). Se faire diagnostiquer est déjà compliqué, alors si la personne n’est pas sensibilisée ou qu’elle n’a pas les moyens pour ce genre de suivi, de nombreuses personnes n’ont pas ce diagnostic.

De même, des recherches ont montré que la dépression pouvait tendre justement à abaisser le QI à cause des difficultés cognitives qu’elle engendre[16] et les dommages qu’elle peut causer au cerveau[17].

Les outils utilisés pour « montrer » la dépression

Le mot « dépression » est très rarement utilisé pour parler du mal dont souffrent les personnages. À la place, on trouve tout un tas de moyens détournés pour faire comprendre au public que les personnages sont au plus bas. Mettre des mots précis sur les choses permet de les rendre visibles et sortir de ce processus d’invisibilisation des troubles psychiques.

Le symbolisme

Un exemple courant qui se retrouve dans les comics, c’est de symboliser la dépression en rendant les superhéros et héroïnes incapables d’utiliser leurs pouvoirs, plutôt que de simplement le verbaliser et le traduire par ce « symptômes ».

Du côté du symbolisme, c’est la météo qui joue beaucoup pour faire comprendre au public la situation. La pluie, les nuages ou les tons de couleur gris et noirs permettent de symboliser l’état intérieur du personnage.

 Le Gray Rain of Depression est lorsquela pluie sert à insister sur les sentiments de tristesse du personnage. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il pleut presque à tous les enterrements dans la culture populaire (trope du It Always Rain at Funerals). La façon de subvertir ce trope s’est transformé en un nouveau : le It’s Always Sunny at Funerals lorsqu’il fait beaucoup trop beau à un enterrement pour souligner l’ironie de la situation.

On peut aussi voir le temps se couvrir soudainement de nuages (trope du Grave Clouds), même si le soleil était éclatant juste avant.

L’hygiène des personnages

L’une des façons de manifester la dépression chez les personnages est de les montrer « faussement négligés ».

Pour certaines personnes, les symptômes de la dépression sont si intenses que cela peut effectivement devenir compliqué de prendre soin de soi.  Ce cliché s’appuie donc sur quelque chose de réel, mais le problème est que le traitement est très binaire et superficiel, tout en continuant à véhiculer des injonctions de beauté.

Pour les hommes, la dépression sera représentée par une barbe de plusieurs jours, ou avec une perte de poids qui se voit sur les joues creusées.


Pour les femmes, elles seront montrées soit en train de manger de la glace, soit légèrement décoiffées ou en pyjama (ou la simple culotte pour malgré tout érotiser le personnage comme vu plus tôt).

Dans le cas de ces représentations, on se focalise sur des symboles de la féminité et des masculinités pour « glamouriser » la dépression : les hommes seront peut-être montrés plus maigres, mais pas gros (car pas acceptable selon les codes occidentaux de beauté), et les femmes auront toujours une peau impeccable, les cheveux propres et les jambes parfaitement lisses.

La dépression comme outil narratif

La dépression et les autres troubles psychiques sont parfois utilisés comme un outil dramatique plus qu’une volonté de sensibiliser à ce trouble.

Le trope du Trauma Conga Line est lorsqu’on fait vivre au personnage tout un tas d’épreuves et de traumatismes dans le seul but de susciter la pitié ou la sympathie chez le lectorat. Encore une fois, comme pour tous les autres sujets sensibles, il faut généralement éviter de les utiliser comme de simples outils narratifs. Si la logique derrière votre livre est : « ah, j’ai envie d’écrire un livre bien triste donc je vais faire un personnage dépressif », cela va très certainement se voir et être critiqué. Il vaut mieux partir de la logique que la dépression est un sujet qui vous touche d’une façon ou d’une autre, et donc que vous aimeriez sensibiliser les autres à ce sujet ou bien partager votre propre expérience.

Quand le sort semble vraiment s’acharner sur le personnage, on tombe alors dans le cliché du Deus Angst Machina, où le personnage subit des traumatismes de pis en pis à chaque fois en étant amenés de manière maladroite ou incohérente. Cela donne des personnages « Woobie » qui reposent uniquement sur la pitié qu’ils inspirent au public.

Comment la dépression est soignée dans la culture populaire ?

Ces tropes vont généralement de pair avec une façon de gérer la guérison des personnages un peu à côté de la plaque.

Avec autant d’épreuves à vivre, le personnage tombe donc dans la dépression et s’ensuit généralement un arc narratif centré sur son mal-être et sa guérison (Mental Health Recovery Arc). Le problème est que dans beaucoup d’œuvres culturelles, la dépression disparaît souvent très facilement (Epiphany Therapy) : grâce à un discours inspirant, une prise de conscience, une nouvelle relation amoureuse, un simple changement d’habitude, etc. Le personnage redevient alors heureux comme si rien n’était jamais arrivé.

Or, premièrement, cela manque de réalisme : sortir de la dépression n’est pas « facile », et elle peut même laisser des séquelles psychologiques et physiques une fois qu’on a réussi à s’en sortir. Et deuxièmement, cela perpétue les clichés stigmatisants comme quoi sortir de la dépression n’est qu’une question de volonté. C’est rarement aussi simple, et c’est souvent un long chemin à base de psychothérapie et/ou de prise de médicaments (où encore une fois, cela peut prendre du temps de trouver le traitement et le dosage adéquat).

Dans la même veine, très souvent, le roman s’arrête quand le personnage initie une psychothérapie ou s’est sorti de son épisode dépressif, comme si tout ça était loin derrière lui. Encore une fois, sortir d’une dépression prend des semaines, des mois et parfois même des années, et même si on n’est pas obligé de montrer tout ce cheminement, c’est bien de montrer que ça prend du temps, et que c’est normal. Bien souvent, une personne qui a connu un épisode dépressif aura plus de risque d’en vivre un autre, et encore une fois, c’est souvent écarté des romans qui laissent supposer que le personnage est guéri « définitivement », ce qui manque de réalisme et peut renforcer la culpabilité des personnes qui retombent par la suite dans la dépression.

Le trope du Intimate Psychotherapy quant à lui, est lorsque le personnage dépressif est guéri simplement par le fait d’avoir eu un rapport sexuel ou une relation amoureuse. Même si ça peut aider d’avoir une personne pour nous épauler au quotidien, il y a peu de chances que ça guérisse entièrement une dépression. Et ce n’est d’ailleurs pas au partenaire de soigner l’autre : on tombe dans le schéma de codépendance affective qui lui-même n’est pas très sain, et ce, pour les deux personnes.

C’est pour cette raison que c’est important de bien faire la différence entre « déprime/coup de mou » et « dépression » et de ne pas vendre votre livre avec une représentation de la dépression si le personnage passe simplement par une phase de déprime (qui peut effectivement s’effacer suite à un changement ou une prise de conscience), car autrement, votre lectorat risque d’être déçu ou simplement considérer que votre représentation de la dépression est mauvaise.

Est-ce que l’histoire doit forcément être pessimiste alors ?

Non, pas forcément, au contraire, les histoires optimistes sont importantes.

Même si j’ai beaucoup insisté sur la difficulté à se sortir de la dépression, il y a des traitements et des thérapies efficaces qui permettent à la plupart des personnes de fonctionner normalement en attendant d’en sortir complètement. Le principal problème dans les représentations est la facilité d’en sortir qui est montrée, et qui peut être assez culpabilisante pour les personnes qui ne correspondent pas à ces attendus sociaux biaisés.

Après, si vous voulez écrire une histoire « pessimiste », vous pouvez également, car l’écriture devrait permettre d’explorer toutes les possibilités, y compris les plus malheureuses qui concernent les troubles psychiques. Mais attention à ne pas utiliser la dépression simplement comme un outil pour susciter de fortes émotions chez votre lectorat, et d’avoir un vrai message derrière ou une vraie intention derrière. Pour les mauvaises fins, on peut facilement tomber dans les tropes du Downer Ending et Tear Jerker, qui ne sont pas forcément toujours habiles. Même si toutes les histoires n’ont pas forcément une bonne fin, les fins tristes qui sortent de nulle part simplement pour choquer ou faire pleurer votre lectorat ne sont pas vraiment recommandées.

Les romans sur les troubles psychiques, qu’ils soient pessimistes ou non, peuvent avoir un impact important sur votre lectorat à cause de l’effet Werther, donc c’est primordial que vous preniez le temps d’écrire un avertissement de contenu au début de votre livre pour informer votre lectorat sur les thématiques que vous aborderez. Peut-être que pour la personne qui voudra lire votre livre, ce sera une lecture trop difficile pour elle pour le moment, donc il vaut mieux pour sa santé mentale qu’elle lise des choses plus optimistes et reporter cette lecture à un moment plus adéquat pour son bien-être.

Comment (vraiment) écrire sur la dépression ?

J’avoue que le titre est un peu racoleur, car finalement on a plus vu comment ne pas écrire sur la dépression plutôt que l’inverse. Mais comme pour chaque article de ce type, il n’y a pas de règles.

Si vous évitez certains des écueils évoqués, c’est déjà ça, et il y a de toute façon des possibilités infinies d’écrire à ce sujet, donc à vous de faire au mieux et avec le plus de sensibilité possible.

Les tropes évoqués se basent surtout sur les films qui représentent la dépression, mais lorsque vous écrivez un livre, vous avez normalement beaucoup plus d’espaces pour développer les personnages. Et même si vous utilisez l’un de ces tropes, vous avez normalement la possibilité de le subvertir à un moment ou un autre pour éviter de tomber dans des représentations clichées. Il faut dans tous les cas vraiment faire attention à ne pas véhiculer des stéréotypes négatifs ou problématiques, qui contribuent à stigmatiser les personnes souffrantes de dépression ou les dissuader de chercher de l’aide.

Le plus important si vous écrivez sur un sujet que vous ne maîtrisez pas, c’est comme d’habitude de faire des recherches poussées (ne croyez jamais en savoir « suffisamment » pour écrire sur un sujet), parler avec des personnes concernées, et se faire relire par des sensitivity readers.

Enfin, si vous-même avez vécu une dépression et qu’elle se rapproche de certains clichés ou tropes évoqués, elle est complètement légitime et mérite d’être racontée. La plupart des tropes se basent sur des occurrences réelles, mais le problème est qu’elles ont été simplifiées ou surutilisées, et c’est là que ça peut effectivement créer des clichés. Mais toute expérience de la dépression est légitime et valide.

Le lien entre idéologie capitaliste et dépression

Je pense qu’il est également important de préciser que dans certains cas, la dépression peut être aggravée, voire provoquée par toutes les injonctions productivistes liées au capitalisme.

Par exemple, être triste après un deuil ou un traumatisme est normal, mais la société attend que l’individu soit opérationnel rapidement après, ce qui peut ralentir le processus de guérison de la personne et invalider ses émotions. Des sentiments de tristesse deviennent alors chroniques car n’ont pas pu être « processés » comme il se doit, et peuvent alors se transformer en une dépression.

Le courant anti-psy en parle bien mieux que moi, et peut être intéressant à explorer en fonction de la situation de votre personnage. Le compte Instagram @wokescientist sensibilise à tout ce qui touche aux troubles psychiques et leur lien avec le capitalisme.

L’invisibilisation des publics minorisés

Les personnages mis en avant dans la culture populaire sont souvent des hommes blancs, cis, hétérosexuels et plutôt aisés (ils ne vont pas travailler à cause de leur dépression mais ne vont avoir aucun problème d’argent).

Tous les groupes minorisés peuvent être touchés par la dépression et sont d’ailleurs les populations à risque en raison de toutes les micro-agressions qu’elles vivent quotidiennement [18]. L’accès au soin est d’autant plus inégalitaire que la plupart des psychologues ne sont pas formées aux problématiques précises de ces différents groupes (l’expérience du racisme, de l’homophobie, du classisme, etc.) qui peuvent jouer un rôle très important dans le vécu et les causes de la dépression.

Cette invisibilisation se joue également du côté des recherches scientifiques en lien, où, comme déjà évoqué, les personnes minorisées ne font pas forcément partie des panels d’études, ou bien n’ont pas leurs identités prises en compte dans ces recherches. Ce qui amène à des difficultés de diagnostics, car le patient de référence est généralement un homme blanc, et qui n’a donc par essence, pas la même expérience de vie qu’une autre personne en situation de discrimination.

Conclusion

Dans la plupart des œuvres culturelles, il y a une espèce de manie qui consiste à ne jamais mettre de mots sur le mal dont souffre le personnage, certainement car la dépression va de pair avec de nombreux clichés et stigmatisations, et le personnage doit rester « attachant ».

Alors à la place, on a des pseudodépressions, mal caractérisées et surtout très clichées, dont la façon dont elles se traduisent et les symptômes associés sont exactement les mêmes d’une œuvre à une autre. Et lorsque le personnage est ouvertement décrit comme « dépressif », il coche généralement tous les stéréotypes négatifs associés et n’est pas un personnage positif.

Or, comme j’en ai parlé au début de l’article, la façon de vivre une dépression est différente pour chaque personne. C’est donc assez dommage que cette diversité ne soit pas reflétée, et que certaines personnes n’ont tout simplement pas de personnages dans lesquels elles se reconnaissent, car leur dépression n’est pas assez « clichée » ou est trop intense pour être représentée.

Je me suis concentrée surtout sur les représentations, donc n’hésitez pas à consulter les comptes de professionnels, de militants anti-psychophobie, d’institutions ou des personnes qui sensibilisent aux questions de santé mentale (n’hésitez pas à aller consulter les stories « à la une » sur mon compte Instagram où je partage différentes ressources).

Concernant la thématique du suicide qui est bien souvent liée à celle de la dépression, j’avais commencé à écrire à ce propos, mais il y a énormément de choses à dire dessus, donc je ferai un article dédié pour bien prendre le temps de développer chaque point et stéréotype. J’ai cependant abordé certaines choses auxquelles faire attention dans cet article, en attendant que celui dédié au suicide sorte.

Certains des aspects évoqués ne sont pas absolument déconseillés à utiliser. Par exemple l’usage de la pluie pour refléter l’état d’esprit du personnage est du symbolisme, et aide le lectorat à s’immerger dans l’ambiance (le trope du « Empathic Environment » où le décor s’adapte aux émotions des personnages est quelque chose de commun à presque toutes les œuvres culturelles). Le tout est de faire les choses avec sensibilité en tenant compte de la complexité du sujet.

Ce n’est pas non plus parce qu’un des livres que vous aimez tombe dans des tropes « négatifs » qu’il est « mauvais » pour autant. S’il vous a personnellement aidé, c’est le plus important. Et si des choses ont résonné en vous, c’est complètement légitime. Les tropes sont des outils d’analyse pour regrouper les représentations les plus communes, ils ne sont pas forcément tous « problématiques », même si c’est bien de les examiner pour voir à quel point certaines choses sont ancrées dans nos esprits et nous paraissent « naturelles ».

Ressources et numéros d’aide

https://www.la-depression.org/numeros-dappels-utiles/

https://www.cci.health.wa.gov.au/Resources/Looking-After-Yourself/Depression

https://tvtropes.org/pmwiki/pmwiki.php/UsefulNotes/Depression

https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/28934560/

Bibliographie


[1] Jean-Baptiste Hazo et Vianney Costemalle (DREES), en collaboration avec Josiane Warszawski et Nathalie Bajos coresponsables scientifiques, Xavier de Lamballerie, Laurence Meyer, Alexandra Rouquette, Florence Jusot, Ariane Pailhé, Alexis Spire, Claude Martin, Muriel Barlet, Philippe Raynaud, Aude Leduc, Patrick Sillard, François Beck, Nicolas Paliod, Nathalie Lydié, Delphine Rahib (équipe EpiCov) (2021, mars). Confinement du printemps 2020 : une hausse des syndromes dépressifs, surtout chez les 15-24 ans  Résultats issus de la 1re vague de l’enquête EpiCov et comparaison avec les enquêtes de santé européennes (EHIS) de 2014 et 2019. Études et résultats, 1185.

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[3] LarkinJune and CaplanPaula J.. The Gatekeeping Process of the DSM. Canadian Journal of Community Mental Health. 11(1): 17-28.

[4] Blanc, Jean-Victor. « La culture pop, arme de déstigmatisation massive des troubles psychiques des adolescents », Nouvelle Revue de l’Enfance et de l’Adolescence, vol. 6, no. 1, 2022, pp. 23-31.

[5] Aberle, Ashley, « Mental illness representation in young adult literature » (2021). Graduate Research Papers. 1880

[6] Christophe Gauld. Identification aux personnages de fiction : comment standardiser le risque de contagion suicidaire ?. 2020. ⟨hal-02490138⟩

[7] Laurent Defromont . Les représentations sociales du « fou », du « malade mental » et du « dépressif » . L’Information Psychiatrique. 2003;79(10):887-894.

[8] Van Hagen Isobel, A scene in The Queen’s Gambit has sparked a fierce debate over what a ‘woman at rock bottom’ looks like, Indy 100, Nov 30, 2020.

[9] N’hésitez pas à vous renseigner sur le courant anti-psy pour voir tous les arguments. Les comptes Instagram @wokescientist, @selibererdelapsychiatrie, @lucie_ottobruc et @clea.ciel peuvent être une première approche.

[10] Solenne Carof, « Les représentations sociales du corps « gros » », Anthropologie & Santé, 14 2017.

[11] Antoine Frigaux, Céline Vacant, Renaud Evrard, Le devenir autiste au féminin : difficultés diagnostiques et ressources subjectives. Une revue de littérature, L’Évolution Psychiatrique, 2022.

[12] Ph Courtet, D Castelnau, Tempérament et créativité, Annales Médico-psychologiques, revue psychiatrique, Volume 161, Issue 9, 2003, Pages 674-683.

[13] Bahrami, S., Shadrin, A., Frei, O. et al. Genetic loci shared between major depression and intelligence with mixed directions of effect. Nat Hum Behav 5, 795–801 (2021). https://doi.org/10.1038/s41562-020-01031-2

[14] Navrady LB, Ritchie SJ, Chan SWY, Kerr DM, Adams MJ, Hawkins EH, Porteous D, Deary IJ, Gale CR, Batty GD, McIntosh AM. Intelligence and neuroticism in relation to depression and psychological distress: Evidence from two large population cohorts. Eur Psychiatry. 2017

[15] Grégoire, Jacques. « L’évaluation de l’intelligence en question », Jean-François Dortier éd., Le cerveau et la pensée. Le nouvel âge des sciences cognitives. Éditions Sciences Humaines, 2014, pp. 238-255.

[16] Harold A. Sackeim, Jon Freeman, Martin McElhiney, Eliza Coleman, Joan Prudic & D. P. Devanand (1992) Effects of major depression on estimates of intelligence, Journal of Clinical and Experimental Neuropsychology, 14:2, 268-288,

[17] Zhang FF, Peng W, Sweeney JA, Jia ZY, Gong QY. Brain structure alterations in depression: Psychoradiological evidence. CNS Neurosci Ther. 2018 Nov;24(11):994-1003.

[18] Fernando S. Racism as a Cause of Depression. International Journal of Social Psychiatry. 1984;30(1-2):41-49.

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