L’entre-soi de l’édition française et le manque de diversité

Le principal problème de l’édition française traditionnelle est qu’elle est structurellement discriminante et que cela a un impact sur la diversité proposée au public.

L’élitisme et la méritocratie imaginée en littérature

Tout d’abord, il y a l’élitisme sous-jacent qui exclut une bonne partie de la population. En France, on a tendance à associer la littérature au génie créatif, qui lui-même est associé à des personnes très précises : souvent des hommes blancs issus de milieux aisés (en témoignent tous les grands prix littéraires attribués aux hommes ces dernières années, alors que statistiquement, il y a plus de femmes que d’hommes qui écrivent).

Pourtant, écrire un « bon livre » ne tient pas du génie, mais plutôt de deux choses : une pratique régulière et une éducation littéraire.

Une pratique régulière qui demande un temps important et qui n’est pas forcément accessible à celleux qui ont un travail éreintant. Et une éducation littéraire, où la lecture de classiques aura été encouragée au sein de la famille, ou lors de « grandes études ».

Le « talent » recherché par les grandes ME n’est donc pas inné, mais est plutôt une compétence favorisée par le milieu social.

Un problème structurel

Dans Les règles de l’art, Bourdieu avait étudié le monde de l’édition en montrant que les personnes qui y travaillaient venaient en majorité de la classe supérieure.

Plus tard, Gisèle Sapiro et Claude Poliak ont dans leurs enquêtes sociologiques confirmé l’origine sociale aisée des éditeurices, mais aussi de la plupart des auteurices. Mais elles ont en plus montré que les écrivain·es publié·es dans ces grandes ME avaient très souvent des contacts dans l’édition. Ce qui exclut encore une fois un certain nombre de personnes qui n’ont pas forcément ce réseau car elles n’appartiennent pas à ce milieu.

Le manque de diversité parmi celleux qui travaillent dans les grandes ME est l’une des raisons qui peut expliquer cet entre-soi dans l’édition française traditionnelle, où des personnes privilégiées vont favoriser d’autres personnes privilégiées.

La « qualité » des textes

Les ME sont des entreprises avant tout, et elles doivent faire des bénéfices pour assurer leur survie. Cela les pousse donc à favoriser ce qui marche pour leur public.

Mais écrire pour les ME traditionnelles nécessite aussi de connaître leurs « codes » (la façon dont doit être écrit le texte, sa musicalité, sa structure, les thèmes, etc.). Et connaître ces codes est beaucoup plus facilement accessible à celleux qui ont eu cette « socialisation » littéraire (par le biais de leurs études, de leur éducation, de leurs connaissances, etc.).

Le problème est que cette « qualité » recherchée est parfois revendiquée dans les lignes éditoriales de ME indépendantes de « sous-genres ». C’est certes fait dans une volonté d’asseoir une légitimité pour un genre méprisé, en montrant que de « bon·nes auteurices » existent aussi en fantasy, SF, etc., mais qui se base malgré tout toujours sur des critères assez élitistes ; un livre n’a pas forcément besoin d’avoir un style précieux pour être appréciable. C’est donc encore une fois les mêmes auteurices issu·es de milieux aisés qui sont favorisé·es, et ce, même en dehors des sphères littéraires « prestigieuses ».

Or, le fait même de considérer un livre comme « bon » comporte aussi son lot de critères arbitraires. Comme je l’ai évoqué dans ma publication sur la légitimité, le bon goût en matière de littérature a été formé par ces mêmes maisons d’édition prestigieuses, en mettant notamment en avant une écriture ampoulée, voire très peu accessible. Une littérature parfois excluante pour les personnes qui n’ont pas forcément fait de grandes études de lettres. Ce genre de littérature est admis comme étant le bon goût, et pourtant, de nombreux·ses lecteurices n’apprécient pas forcément ces histoires dans lesquelles iels ne se reconnaissent pas, ou qu’iels ne prennent aucun plaisir à suivre justement à cause du style.

L’exemple de lignes éditoriales discriminantes

Un entre-soi très excluant pour celleux n’appartenant pas à « l’élite », mais aussi pour des personnes plus ciblées comme l’illustre l’expérience de Laura Nsafou. Dans l’un des podcasts de Kiffe ta race, l’autrice expliquait que lorsqu’elle avait démarché des ME pour son album jeunesse Comme un million de papillons noirs, on lui avait rétorqué que le quotidien d’une petite fille noire n’intéresserait personne.

Or, le livre a pu finalement être publié ailleurs et a connu un certain succès, ce qui prouve que les éditeurices décident à tort, en fonction de leur position sociale (en majorité des personnes blanches, issues de milieux aisés, hétérosexuelles, valides, etc.) et les différents biais associés, de ce qui est censé plaire ou non au reste du monde.

Le compte Instagram @balancetonediteur regorge d’exemples d’éditeurices avec des propos discriminants de ce type, et ces mentalités ont forcément un impact sur la diversité des livres qui sont ensuite proposés au public.

Quelles évolutions ?

Depuis plusieurs années, de plus en plus de lecteurices pointent le manque de diversité des parutions françaises.

Certaines ME comprennent donc que dans un souci de correspondre aux évolutions sociétales, il faut intégrer de la diversité (et certainement aussi parce que c’est synonyme d’argent à gagner).

Mais les ME se heurtent à un autre problème : les auteurices concernées ne correspondent pas forcément aux « profils types » qu’elles recherchent.

Pour pallier à ce problème qu’elles s’infligent, les ME vont donc souvent soit privilégier la traduction d’un roman étranger own voice (écrit par une personne concernée) qui a bien marché à l’étranger, soit publier des auteurices qui ne sont pas concernées par ces questions et qui généralement, écrivent avec leur vision des choses sans forcément passer du temps à faire des recherches et se faire relire par des sensitivity readers.

Pourtant, les auteurices concernées existent. En témoigne tous les récits que l’on trouve en autoédition, sur Wattpad ou dans les maisons d’édition plus inclusives.

Les grandes maisons d’édition ont une sorte de « prestige » connoté à leur nom, ce qui attire forcément un public qui est habitué aux mêmes histoires et avec les mêmes types personnages.

Le problème est que ce même public n’est pas forcément prêt à lire d’autres histoires, racontées par d’autres voix, ce qui fait que la prise de risque des grandes ME est minime par crainte de perdre leur public.

Les auteurices minorisées qui écrivent sur leur quotidien sont donc renvoyées aux « littératures de genre » plutôt qu’en « littérature blanche » (qui porte étrangement bien son nom pour le coup).

Pourquoi est-ce problématique d’exclure des publics ?

Le message renvoyé par le refus d’éditer des personnes concernées a un impact d’autant plus problématique, car certaines personnes minorisées finissent par intégrer que ce qu’elles ont à raconter ne serait pas intéressant étant donné que les ME traditionnelles rechignent à les publier.

Alors que ce n’est pas vrai, les livres écrits par les personnes concernées sont tout aussi importants, car ils permettent de sensibiliser sur certains sujets, de normaliser leur existence, mais également de permettre à d’autres de se sentir légitimes de simplement écrire et partager leurs histoires.

La littérature et l’écriture ne sont plus réservées à une classe sociale aisée comme cela a été le cas pendant de nombreuses années. Désormais, tout le monde peut prendre la plume pour partager ses écrits, quitte à passer par d’autres canaux comme l’autoédition. L’autoédition est d’ailleurs encore beaucoup critiquée dans les milieux littéraires élitistes, mais ces critiques sont surtout révélatrices de la méritocratie fantasmée autour de l’écriture.

Les rares personnes issues par exemple de classe populaire qui sont publiées dans les grandes maisons d’édition (comme Edouard Louis entre autres) sont au final des auteurices qui ont réussi à intégrer les « codes » recherchées par toutes ces ME. Le fait que ces personnes sont passées par exemple l’ENS ou des cursus prestigieux permet de confirmer qu’accéder à une ME traditionnelle n’est pas réservée à « n’importe qui ».

Conclusion

Pour cette publication, j’ai repris plusieurs points que j’abordais dans mon mémoire sur l’autoédition. Ce travail s’appuie notamment sur des entretiens faits avec des éditeurices.

Le tableau dressé peut paraître inquiétant, mais malgré tout, même si plusieurs éditeurices étaient effectivement à côté de la plaque, il y avait également un certain nombre de personnes avec qui j’ai pu parler qui sont conscientes de ce manque de diversité et qui cherchent à y remédier (surtout au niveau des ME indépendantes j’ai l’impression).

Idem, il y a une nouvelle génération d’éditeurices beaucoup plus sensibilisé·es à ces questions-là qui arrivent sur le « marché », et qui espérons-le, arriveront à impulser un peu de changement à tout ça d’ici quelques années !

Pour résumé, le problème de l’édition française est donc qu’en plus d’être excluante pour les personnes appartenant à un milieu modeste, elle l’est aussi pour les personnes minorisées.

Dans cette publication, j’ai surtout parlé des ME traditionnelles, car il y a de plus en plus de ME indépendantes qui axent leurs lignes éditoriales justement sur l’inclusivité (même si c’est aussi parfois complètement à côté de la plaque pour certaines).

Je ne cherche pas non plus à lancer la pierre sur les auteurices qui correspondent aux normes recherchées par les ME, c’est très bien pour elleux si iels ont un style poétique, musical et recherché. Il y a des auteurices avec ce genre de style que j’adore, mais pour autant, le style ne devrait pas être non plus être un critère qui permet de juger la « qualité » d’un texte, car un public est aussi en mesure d’apprécier un texte dans un style « simple ». Il faut donc avoir conscience que lorsque vous écrivez dans un style très recherché ou « précieux », il faut vous demander pour quel genre de public exactement vous voulez écrire, car il y a un risque que vous excluiez un autre public en rendant votre texte aussi peu accessible.

Sources

BOURDIEU Pierre, Les règles de l’art. Génèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil, Collection « Points », 1992

GOUTAGNY Sarah, « Ce qu’écrire veut dire. Sur les origines culturelles des inégalités scolaires », Le Débat, 2020/2 (n° 209), p. 89-99.

KIFFE TA RACE, Grandir avec des histoires qui nous ressemblent [Podcast], Binge, 9 juin 2020

LAHIRE Bernard, La condition littéraire. La double vie des écrivains. La Découverte, « TAP / Lab. Sciences Sociales », 2006, 624 p.

ONISHI Norimitsu, Malgré l’affaire Matzneff, le milieu littéraire reste muré dans l’entre-soi, New York Times, 2020

POLIAK Claude, Aux frontières du champ littéraire. Sociologie des écrivains amateurs, Economica, coll. « Etudes Sociologiques », 2006, 305 p SAPIRO Gisèle, « « Je n’ai jamais appris à écrire ». Les conditions de formation de la vocation

Un avis sur « L’entre-soi de l’édition française et le manque de diversité »

Commentaires fermés

%d blogueurs aiment cette page :